Making ouf et ressources
Making ouf et carte des ressources
SUPERPOUVOIR est une performance issue de la conversation permanente de Julie Nioche et Isabelle Ginot. Depuis plus de vingt ans, cette conversation se nourrit de pratiques communes, avec d’autres, de lectures, d’écrits, de gestes, de créations, de conférences… et loin d’être une conversation à deux voix, elle est plutôt comme un choeur, une masse qui serait provisoirement interprétés à deux. Elle est aussi un arpentage partiel d’un vaste territoire de recherches, de pratiques et de militantismes sans cesse redessiné avec bien d’autres. Aussi, durant le “moment plateau” que constitue SUPERPOUVOIR, nous avons choisi de ne pas égrener nos références publiées. Les travaux de certains philosophes, théoriciens, chercheurs, collègues, forment le socle de notre recherche comme de nos pratiques. Mais comptent autant nos partenaires de danse anonymes, souvent handi·es, psychiatrisé·es, vivant toutes sortes de marginalisations. Des anonymes - dont l’anonymat est parfois choisi - des étudiant·es, des soignant·es ou travailleur·euses sociales, des médiateur·ices culturel·les qui luttent pour que la danse soit partagée plus largement. Des militant·es des causes multiples - décoloniales, antiracistes, antivalidistes, féministes, les luttes contre le V.I.H. ou les violences sexuelles et sexistes… Leurs pensées, leurs réflexions aiguës, les danses que nous fabriquons ensemble, les sensations fortes ou subtiles, la mémoire dans nos corps des gestes parfois tremblants, parfois fulgurants, des contacts partagés, les mots drôles, perdus, lucides, les débats parfois âpres, les idées préconçues, les mélanges de langues, les références théoriques, les énergies de combat ou de solidarités douces, les flots de pensées chargées de cultures multiples, les rires, les amitiés brèves ou longues, tout cela forme le réseau à la fois solide et plastique de nos références.
SUPERPOUVOIR est un essai non pas de présenter cette toile, mais d’attirer l’attention, de faire signe à un public plus large de cette vie invisible de pratiques dansées activées par un vaste peuple d’artistes, professionnels et amateurs, de chercheur·es, de contributeur·ices de toutes sortes, personnes enfermées ou circulant librement…
- “Théoriepratique”.
Contrairement aux apparences, la traditionnelle question des “rapports entre théorie et pratique” n’a pas beaucoup de sens pour nous. La théorie, elle émerge des moments de tension entre des situations - par exemple, arriver avec un projet de co-création au sein d’une structure d’accompagnement de femmes aux prises avec des violences conjugales - et le réel de ces femmes, dans cette structure précise, et des équipes qui y travaillent. C’est une théorie qui est faite à la fois de cadres et connaissances préalables - nous arrivons avec certains positionnements, certains idéaux aussi, des présupposés, comme celui de l’égalité, des savoirs, notamment sur les traces corporelles laissées par les traumas dont certains sont issus de lectures dites théoriques. Mais le “réel” s’impose. Il nous fait sentir, par exemple, que chaque situation porte des potentiels différents d’appropriation des désirs de nos partenaires, ou de “colonisation” par le geste de leur propre geste. Chaque situation exige de revisiter nos croyances - par exemple celles des bienfaits de la danse contemporaine. Nous marchons sur une ligne fragile, jamais tracée d’avance, où la conscience de nos privilèges ne nous protège pas du risque de classisme. Cette exigence d’écoute est une forme de méthode pour la “pensée critique” que nous chérissons, porteuse de nombreux ratés et de renoncements féconds, et elle est aussi la condition du partage et de l’échange de savoirs. La théorie, donc, est à la fois ce qui prépare nos rencontres, et ce que nous apprenons par ces échanges. Elle ne tient qu’à condition d’être fragile, ouverte à l’effondrement ou à la reconstruction. Elle ne tient qu’à condition de reconnaître qu’elle n’est pas la propriété de certain•es plus que d’autres. Que les expériences de l’exclusion, par exemple, ou de la souffrance psychique ou physique, sont aussi le terrain d’élaboration de savoirs - y compris corporels - et de stratégies de résistances que nous, artistes, chercheur·euses, devons apprendre.
C’est pourquoi le champ de l’improvisation est notre principal champ de référence. Le savoir-improviser, par exemple, nous permet parfois de renoncer à l’improvisation avec des femmes qui ont d’autres désirs, et d’autres urgences vitales.
La théorie, donc, est pour nous comme le geste : un champ instable et hétérogène de savoirs et d’expérimentations toujours en recomposition.
- SUPERPOUVOIR making ouf
SUPERPOUVOIR est fait de cette même toile, et s’est fabriqué à partir des mêmes méthodes, et la conversation que nous y menons est ouverte aux expériences que nous traversons en même temps ailleurs. Nous avons choisi, comme toujours, de tenir plusieurs fils en même temps dont le tissage, les enchevêtrements se recomposent à chaque fois et se laissent épaissir par l’actualité de nos sentirs-penser.
Certains de ces fils sont permanents :
*“danser en nommant ce que je sens ou ce qui traverse mes pensées”.
*“faire le récit des étapes de nos 23 ans de conversation”
*“nommer les pouvoirs de la danse”
*“décrire les formes de justice et d’injustice corporelle”
*“raconter des situations d’empouvoirement par la danse”
Penser, parler et danser, improviser, ne pas savoir (tout à fait) comment ca se passera, sont les fils principaux de ce processus, dont chaque représentation est un nouveau moment et un nouveau défi. L’autre toile de fond, bien sûr, est la confiance dans une écoute à la fois critique et ouverte à ce non-savoir sur lequel nous veillons.
Une contre-conférence, donc, non pas parce qu’elle contredirait d’autres conférences, mais parce qu’elle prend le contrepied d’une certaine idée de la démonstration.
Les ressources ci dessous sont quelques exemples et repères dans le vaste champ de cette toile.
Des définitions
- Pouvoirs
Aptitude, capacité, possibilité, propriété, puissance, souveraineté
- Superpouvoirs
Faculté physique ou mentale extra-ordinaire, voire fantastique
Voler, lire dans les pensées changer d’aspect, recevoir des visions du futur
pouvoir voyager dans le temps, suspendre le temps, se téléporter, pouvoir communiquer par des mots ou des émotions d’un esprit à l’autre, se rendre invisible, avoir une vitesse surhumaine, contrôler.
- Pouvoir sur, pouvoir-du-dedans
"Le pouvoir sur, ou pouvoir coercitif… est le pouvoir qu’une personne ou qu’un groupe exerce sur un·e autre, pour contrôler les ressources, pour imposer des sanctions ou des punitions, pour engager ou licencier. En dernière instance, il est adossé au pouvoir de l’Etat, de la loi, et à la menace sous-jacente de la force.
…
Le pouvoir du dedans, le pouvoir qu’on se donne à soi… est un pouvoir créatif, c’est celui que l’on ressent lorsqu’on chante, lorsqu’on écrit, qu’on danse ou qu’on crée une oeuvre d’art. Ce pouvoir qu’on se donne peut s’incarner dans le courage moral - le pouvoir que nous ressentons lorsque nous énonçons une vérité dérangeante ou lorsque nous nous battons pour une valeur en laquelle nous croyons-, ou un pouvoir spirituel - la force qui circule à travers nous dans les moments de connexion profonde avec les grandes énergies universelles de création et d’amour. "
Starhawk, Comment s’organiser? Manuel pour l’action collective, Cambourakis 2021, p. 70.
- Pouvoir de la danse
Par pouvoir de la danse, nous entendons non pas un “pouvoir sur”, ni un pouvoir miraculeux, mais le pouvoir des corps ordinaires - qu’ils correspondent aux normes corporelles majoritaires ou qu’ils s’en écartent, par exemple par ce qu’ils sont catégorisés comme “handicapés”. La danse déploie le pouvoir de la sensation et le champ immense qu’elle ouvre. Le pouvoir de jouer avec son propre poids et l’espace. Le pouvoir d’imaginer, et de se transformer en suivant cet imaginaire, les pouvoirs du dedans présents dans tous les corps.
Un vestiaire (Bestiaire). La garde robe des superpouvoirs
- Devenir :
-extralucide
-indestructible
-élastique
- roseau (qui plie mais ne rompt pas)
-invisible
-gazeux . insaisissable
-méta (métallique, méthane)
- métamobilisant
- métaphorisant
-métamorphique
-métaphorique
- Anaphore
le pouvoir de transformer le geste grâce à l’imagination
Le pouvoir de grandir, de laisser tout pousser sans s‘en rendre compte (bec et ongles, du nez et à la barbe, poils…) et là tes doigts qui poussent
le pouvoir d’accumuler, de soulever des montagnes in-soulevables
de laisser des traces partout, des traces anthroposcèniques, sous terre, dans les océans, dans le vent, mais aussi dans les pages, sur la peau, dans les cœurs
le pouvoir de disparaître
le pouvoir du reset.
le pouvoir de changer de rythme
de ralentir
le pouvoir de vie ... de mort?
le pouvoir de rire de tout (surtout de nous, de soi )
le pouvoir de troubler éblouir, enchanter, affoler, aveugler …décevoir tout gâcher, rebondir y croire toujours, décrusher, recrusher
le pouvoir de connecter, promettre, mordre, piquer, reconnaître, s‘effleurer,
le pouvoir de dénouer, relier,
le pouvoir de souffler, se dégonfler comme un ballon, s’échapper, se confondre, se mêler au milieu, respirer le même air, inspirer quelqu’un d’autre, se mêler au poumon d’un cerf, aux pores d’une feuille de bégonia rex…
le pouvoir de fraterniser, sorroriser, adelphiser, soustenir, surmonter son lointain
le pouvoir de troubler, éblouir, enchanter, affoler, aveugler
le pouvoir de décevoir, tout gâcher, dé-crusher,
le pouvoir de rebondir y croire toujours encore.
Il y a des spectacles qui privent du pouvoir, d’autres qui engagent de chercher ensemble.
Fooding - Les recettes des superpouvoirs
- Potion magique
Rater, c’est la base de cette potion :
je mettrais
***de l’acérola bio
***de la caféine
***parfois on aimerait bien pouvoir disparaître
***du collagène dans les articulations for ever
***et ça marche plus ou moins bien
***un spectacle qui marche
***une com parfaite
***des faux ongles
***du blush
***des disques intervertébraux en titane indestructibles
***un corps qui se régénère
***une veilleuse parfaite
Dans cette potion
vous allez entendre
***l’efficacité
***toutes les personnes qui ont nourri cette conversation
***et ce qu’on a appris en dansant avec avec tous ces corps
***pendant 25 ans de conversation
Des collectifs et des amitiés de recherches
Plus que des lectures précises, ce qui soutient SUPERPOUVOIR, ce sont des années de collaborations et de recherches collectives, avec des chercheur.euses, avec des artistes, avec des militant·es, mais aussi avec les étudiant·es qui participent à nos séminaires, les future·es artistes que nous rencontrons dans les écoles d’art et de danse, et les participant·es des ateliers et co-créations qui sont, pour nous toustes, nos professeurs.
Ce chapitre sera bientôt mis à jour
Des lectures (sélection)
- Olivier Neveux. Contre le théâtre politique La Fabrique ed., 2019
Nos recherches autour des PasKe (projets artistiques socialement et corporellement engagés) sont exclusivement tournées vers les pratiques dansées, tandis que les débats sur “art et politique” ou “art et société” sont nombreux et portent parfois sur la danse, mais bien plus souvent sur le théâtre, le cinéma, la littérature. Ce livre d’Olivier Neveux nous alerte sur les nombreux stéréotypes qui entretiennent l’idée que “le théâtre serait politique” par nature, et détaille aussi les différentes versions de ce qu’on entend par “‘politique” en lien avec le théâtre. Ce faisant, et tout en situant la discussion dans une chronologie des politiques culturelles récentes en France, il repose aussi les contradictions internes à ces débats : d’une part, la sacralisation de “l’indépendance” de l’art, et le rejet de toute “instrumentalisation” de l’art (rendre l’art utile à une cause), afin de préserver la valeur culturelle, et non marchande, de la culture en général et de l’art en particulier. D’autre part, les injonctions toujours plus présentes à “faire social”. Et encore, les affirmations récurrentes des metteurs en scène selon lesquels “tout théâtre serait politique”.
Si la danse n’est pas le théâtre, et les politiques culturelles du théâtre et d ela danse ne sont pas équivalentes, ce qui frappe, dans cet ouvrage, c’est sa focalisation sur les oeuvres (les spectacles en scène), et le peu d’attention accordée aux pratiques : s’il se penche sur les pratiques d’emploi et de salariat, ce n’est pas le théâtre comme pratique qui l’intéresse, mais le théâtre comme représentation et oeuvres mises en scène.
- Javier LOPEZ ALOS, critique de la raison précaire, Traduit du castillan par Juliette Rüe et Nicolas Padilla, MkF éditions, 2023
Une partie des matériaux de SUPERPOUVOIR nous viennent des projets artistiques socialement et corporellement engagés que nous portons, depuis plus de 20 ans, dans des établissements réservés à des “publics” vivant dans diverses formes de précarité - corporelle, sociale, de genre… Dans nos lectures autour de ces notions (précarité, vulnérabilité), ce petit livre consacré à la précarité des chercheurs et des travailleurs intellectuels a fait de saisissants échos avec nos expériences avec nos partenaires de danse vivant dans la précarité. D’abord, parce qu’il décrit les effets de la précarité sur les chercheurs en termes de corps et d’affects. Ensuite, parce qu’il insiste sur le rêve et la solidarité comme antidote à cette violence sur les corps des chercheurs.
On avait même pensé à prendre cette citation comme partition pour SUPERPOUVOIR :
“Face à l’incessante exhortation à « se battre pour ses rêves », d’autres possibilités, comme coopérer pour vos rêves, examiner vos rêves, réviser les attentes de vos rêves ou, en bref, réveillez-vous et arrêtez de rêver semble déplacé (p. 77)
- Julie Perrin, «Lire Rancière depuis le champ de la danse contemporaine », Recherches en danse [En ligne], Lectures, mis en ligne le 19 janvier 2015. https://doi.org/10.4000/danse.983
Jacques Rancière, Penser l’émancipation, dialogue avec Aliocha Wald Lasowski. Edition de l’Aube, 2022.
Jacques Rancière, La méthode de l’égalité, entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, Bayard 2012
Jacques Rancière est un des philosophes français les plus lus dans le champ de la danse. Pour se rendre compte de cette influence, on peut lire un bel article de Julie Perrin sur le sujet. Rancière fait référence pour sa pensée du spectateur (Le spectateur émancipé), de la pédagogie (Le maître ignorant), du sensible (Le partage du sensible), et sur de nombreux sujets politiques qui touchent directement nos recherches : qu’est ce que l’émancipation (Penser l’émancipation) comment penser l’égalité (La méthode de l’égalité). Nous l’avons lu tout particulièrement sur ces deux derniers sujets : l’émancipation, c’est finalement le terme que nous avons choisi pour tenter de décrire ce que nous cherchons, par la danse, avec des danseurs non professionnels et subissant diverses discriminations. C’est le grand SUPERPOUVOIR auquel nous croyons, non pas comme un pouvoir miraculeux et spectaculaire, mais comme un espoir, parfois minuscule, d’ouvrir quelques possibilités de marge de manoeuvre, de desserrer les emprises, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’au sein de son propre corps.
- Franz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2019, et Peau noire, masques blancs, Paris, La Découverte, 2019
Fanon, un auteur fondamental. Pour les études en danse, et tout particulièrement pour nous, et nos dialogues avec nos co-danseurs exclus, relégués, Fanon a écrit des pages lumineuses et tragiques sur ce que la colonisation fait aux corps des colonisés, à leur pensée, leur geste, leur posture, leur psychisme. Fanon danse toujours avec nous, et nous espérons qu’il veille sur nous chaque fois que nous dansons avec des personnes racisées.
- Anne Bationo-Tillon, Francesca Cozzolino, Sophie Krier, Nicolas Nova (direction), En quête d’images. Ecritures sensibles en recherche-création. Presses du réel, 2024.
La “recherche-création” est aujourd’hui devenue une catégorie, presque figée. Un slogan, une case à cocher dans nombre d’appels à projets artistiques et/ou scientifiques. La bibliographie est pléthorique. Notre attention s’est posée sur celui-ci, collection d’articles de plusieurs auteurs plutôt dans le champ des arts visuels, pour deux raisons : d’une part, plusieurs de ces articles sont écrits à quatre mains, et souvent par des binômes chercheur·euse - artiste. Cela renvoie, c’est sûr, à une idée de la recherche-création qui supposerait deux rôles assignés (chercheur·euse, artiste). Mais aussi, à l’importance de la pluralité, du collectif, dans ces démarches, et c’est surtout cela qu’on en retient. La deuxième raison est aussi la plus importante à nos yeux car elle est aussi assez rare : la plupart des textes de l’ouvrage décrivent non pas “l’oeuvre de recherche création”, le résultat, mais bien plutôt, les processus, les pratiques. Comment on a travaillé ensemble (y compris avec des participant·es au delà du binôme d’artistes-chercheurs), comment on a écrit ou produit ensemble, quelles questions on s’est posé… Autrement dit, ces textes rendent visibles les pratiques invisibles qui forment la chair de ces “recherches création”.